[la Revue Kea] Gaspard Koenig : être responsable de soi-même avant de s'engager pour tout le monde



On assiste aujourd’hui à un double mouvement : d’un côté, chacun devient responsable pour tout le monde ; de l’autre, plus personne ne semble responsable de lui-même et de ses actions… Ainsi l’entreprise est-elle censée porter sur son dos le changement climatique, les inégalités sociales et la morale publique, tandis que ses employés sont de plus en plus privés de toute autonomie de décision en interne, et que les patrons semblent davantage préoccupés de leur carrière en sauts de puce que d’assumer leur rôle de capitaine. On fait des beaux rapports RSE sur papier glacé, tandis que salariés et consommateurs sont englués dans des process anonymes, miroir de cette « bureaucratisation du monde » dénoncée par l’anthropologue David Graeber et amplifiée par le management algorithmique.

Ne vaudrait-il pas mieux que Boeing se soucie moins de la planète, et davantage de la vie de ses passagers ?

Le cas de Boeing est exemplaire en ce sens. L’entreprise se veut sans rire à la pointe de la lutte contre le changement climatique : son « Global Environment Report » 2019 est truffé de photos d’éoliennes, de fougères et de nénuphars, comme chacun sait des composants essentiels de l’industrie aéronautique. Mais l’atmosphère de dissimulation et de lâcheté qui régnait dans ses équipes a été cruellement mise au jour par la crise du 737 MAX… tandis que son PDG a quitté le navire en empochant 62 millions de dollars de retraite et indemnités variées. Ne vaudrait-il pas mieux que Boeing se soucie moins de la planète, et davantage de la vie de ses passagers ? Que le gouvernement agisse sur la régulation des émissions carbone, et que Boeing clarifie les responsabilités tout au long de sa chaîne hiérarchique ? Cette juste répartition des tâches n’est-elle pas au cœur même de la définition de l’Etat de droit ?

Hélas, cette dynamique paradoxale de la RSE s’inscrit dans l’histoire longue de l’émergence d’une responsabilité collective. Avec la conscience environnementale s’est imposée sous la plume du philosophe Hans Jonas l’idée d’une responsabilité pour : pour l’Autre dans sa vulnérabilité, pour l’Avenir dans son imprévisibilité, pour la Nature dans sa fragilité ; une responsabilité absolue, non réciproque, comme celle des parents devant le nouveau-né. Ce nouveau principe de responsabilité a eu des répercussions gigantesques, à la fois sur le plan légal (où ont émergé les notions de « crimes sans victimes » ou de « patrimoine commun de l’humanité ») et politique (le « principe de précaution » en étant la déclinaison la plus célèbre).

Être souverain, se maîtriser soi-même, se projeter dans l’univers des choix moraux, sont les conditions de la responsabilité

L’entreprise n’est donc qu’un cas particulier de la « responsabilité pour ». François Ewald a montré, dans son magistral Etat Providence, comment la législation des accidents du travail à la fin du XIXe siècle a introduit l’idée que l’entreprise, puis progressivement la société tout entière, devait être tenue responsable d’un certain nombre d’infortunes individuelles. Aucune raison pour que cette dilution du risque s’arrête aux frontières nationales : la loi française sur le « devoir de vigilance » rend ainsi les entreprises responsables des fautes de leurs sous-traitants.

A mes yeux, cette « responsabilité pour » dévoie l’idée même de responsabilité, qui est intimement liée à l’individu singulier, capable d’assumer ses actes. Dans la Généalogie de la Morale, Nietzsche faisait de la responsabilité le produit douloureux du dressage que l’humanité s’est infligée à elle-même en quittant le confort de la tribu. L’homme capable de promettre et de souffrir devient responsable. « La fière connaissance du privilège extraordinaire de la responsabilité, la conscience de cette rare liberté, de cette puissance sur lui-même et sur le destin, a pénétré chez lui jusqu'aux profondeurs les plus intimes, pour passer à l'état d'instinct, d'instinct dominant : comment l’appellera-t-il, cet instinct dominant, à supposer qu'il ressente le besoin d'une désignation ? Ceci n'offre pas l'ombre d'un doute : l'homme souverain l'appelle sa conscience... » Être souverain, se maîtriser soi-même, se projeter dans l’univers des choix moraux, sont les conditions de la responsabilité. Voilà pourquoi l’animal, aussi sensible et communicatif soit-il, n’est pas considéré comme responsable au regard du droit (personne ne reprochera à un chat de tuer une souris). Voilà pourquoi une « entreprise », en tant qu’entité juridique dépourvue de souffrance comme de conscience, ne me semble pas davantage qualifiée…

Exiger qu’à chaque échelon, dans une entreprise, ceux qui prennent une décision soient aussi ceux qui en payent les conséquences

Est-il encore temps d’inverser le mouvement de la « responsabilité pour », de remettre l’Etat, seul interprète légitime de la volonté générale, au centre de la fabrique de la norme, et d’exiger à l’inverse qu’à chaque échelon, dans une entreprise, ceux qui prennent une décision soient aussi ceux qui en payent les conséquences, comme les architectes romains qui devaient séjourner avec leur famille sous les ponts qu’ils avaient construits ? Au cœur de la question de la responsabilité se loge donc celle de la capacité à déléguer, à faire confiance. Pour que les entreprises soient libérées, encore faut-il que leurs employés soient libres… de réussir comme d’échouer.

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